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La complexité comportementale des premiers hommes modernes d’Afrique de l’Est révélée par la poudre d’ocre

par Frédéric Magné - publié le

Bien que l’utilisation de matières colorantes telles que l’ocre ait joué un rôle important dans l’évolution des cultures des premiers hommes modernes africains, l’interprétation de ces pratiques par les spécialistes de la Préhistoire reste controversée. Dans une étude publiée récemment dans PLOS ONE, des chercheurs de l’Unité De la Préhistoire à l’Actuel : Culture, Environnement et Anthropologie (PACEA, CNRS / Université de Bordeaux / Ministère de la culture et de la communication) ont pu analyser pour la première fois la plus importante collection de meules dédiées au travail de l’ocre durant la période de la Préhistoire africaine appelée Middle Stone Age (-200 000 à -30 000 ans avant le présent) découverte en Afrique de l’Est. Combinées à l’analyse des fragments d’ocre retrouvés sur ces outils, leurs investigations attestent d’un degré de complexité comportementale jusqu’ici inconnu dans cette partie de l’Afrique lors du Paléolithique.

Meule pour la production de poudre d’ocre découverte dans les couches Middle Stone Age de la Grotte du Porc-Epic Cave, Dire Dawa, Ethiopia (haut à gauche) ; residus d’ocre sur le même objet (haut à droite) ;
fragments d’ocre modifiés (bas à gauche) ; photo de la grotte (bas à droite) ©D.E. Rosso and F. d’Errico

 
Les vestiges associés aux premiers hommes modernes montrent que nos ancêtres utilisaient de façon récurrente de la poudre d’ocre. Des roches ferrugineuses et les outils dédiés à leur traitement ont en effet été retrouvés dans de nombreux sites d’Europe et d’Afrique du Sud datant du Paléolithique Moyen et du Middle Stone Age. Dans la Corne de l’Afrique, berceau de l’humanité, la grotte du Porc-Epic située en Ethiopie conserve des témoignages importants de ces pratiques. Dans les couches archéologiques datant de -40 000 ans avant le présent, les archéologues ont en effet mis au jour 21 outils ayant servi à la préparation de la poudre d’ocre ainsi que 40 kg de fragments d’ocre. Pour la première fois depuis la découverte du site, il y a maintenant plus de 80 ans, une équipe de l’unité de recherche PACEA a pu analyser en détail chacun de ces objets.

L’étude approfondie des meules en pierre révèle que certaines d’entre elles ont été portées au site depuis des gîtes éloignés. En associant les techniques de spectroscopie aux rayons X et Raman à la microscopie électronique à balayage, les chercheurs ont également pu déterminer la composition élémentaire et minéralogique des résidus d’ocre encore présents sur les outils. Ces analyses révèlent que différents types de roches ferrugineuses ont été traités pour produire de la poudre d’ocre de granulométrie et de couleur différentes. « La fabrication d’une grande diversité de poudres d’ocre tant sur le plan de la texture que de la couleur va dans le sens d’une grande variabilité de fonctions, qui pourraient être aussi bien utilitaires que symboliques », explique Daniela Rosso, doctorante en Préhistoire à l’Unité PACEA et à l’Université de Barcelone, et première auteure de l’article.

L’un des outils découverts sur le site a tout particulièrement retenu l’attention des préhistoriens. Il s’agit d’un petit galet de forme ovale recouvert d’une couche d’ocre rouge sur la moitié de sa surface. L’objet, qui n’a pas été employé pour broyer cette roche, a vraisemblablement été en contact avec une peinture préparée à partir de la même poudre d’ocre retrouvée sur le site. « Ce galet qui semble avoir servi à réaliser des motifs sur des supports souples comme la peau, mais peut aussi être interprété comme un galet peint, est très intéressant car c’est le seul outil issu de la grotte du Porc-Epic susceptible d’étayer une utilisation davantage symbolique qu’utilitaire de l’ocre  », souligne Daniela Rosso. L’équipe réalise actuellement des analyses sur les 40 kg de poudre d’ocre retrouvés sur le site. A terme, ce travail pourrait contribuer à reconstruire une partie importante des différentes étapes de la chaîne opératoire de l’ocre. Et lever ainsi une partie du mystère qui entoure le rôle de ces roches chez les premiers hommes modernes de l’Afrique de l’Est.
 
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"Middle Stone Age Ochre Processing and Behavioural Complexity in the Horn of Africa : Evidence from Porc-Epic Cave, Dire Dawa, Ethiopia", Daniela Eugenia Rosso, Africa Pitarch Martí et Francesco d’Errico, PLOS ONE, le 2 novembre 2016.
 
Contacts chercheurs

Daniela Rosso, UMR-CNRS 5199 de la Préhistoire à l’Actuel : Culture, Environnement et Anthropologie (PACEA), Université de Bordeaux, Pessac, France
Email : d.rosso@pacea.u-bordeaux1.fr

Francesco d’Errico, UMR-CNRS 5199 de la Préhistoire à l’Actuel : Culture, Environnement et Anthropologie (PACEA), Université de Bordeaux, Pessac, France
Email : francesco.derrico@u-bordeaux.fr
 
Source : CNRS-INEE http://www.cnrs.fr/inee/