Accueil > Communication > Newsletter scientifique > Actualités en rapport avec nos thématiques

Anchois côtier ou Anchois du large ?

par Frédéric Magné - publié le

Après avoir prouvé, grâce à l’étude de leurs gènes, que le Bar et le Loup ne constituaient pas une seule espèce - comme cela était admis jusqu’à présent -, mais deux lignées évolutives en cours de spéciation, une équipe de chercheurs de l’Institut des Sciences de l’Evolution de Montpellier (CNRS/ Univ. Montpellier / IRD), vient d’aboutir aux mêmes conclusions avec l’Anchois commun (Engraulis encrasicolus) : en effet, il faut désormais compter sur l’« Anchois du large » et l’« Anchois côtier ». À l’instar des rats de La Fontaine, ces deux écotypes (subdivisions de l’espèce adaptées à des habitats différents) pourraient ne jamais frayer ensemble, l’un occupant la haute mer, l’autre préférant les milieux côtiers saumâtres voire dessalés. Ils se rencontrent néanmoins occasionnellement et produisent des hybrides viables. Publiés dans la revue Molecular Ecology, ces travaux apportent un nouvel éclairage sur les mécanismes de différenciation, de maintien et d’adaptation des espèces à leur milieu. Ils devraient également contribuer à améliorer la connaissance, et donc la gestion, des stocks d’anchois et plus généralement des espèces d’intérêt halieutique aux situations similaires.

Analyse en composantes principales de la structure génétique des anchois côtiers et hauturiers de Méditerranée et d’Atlantique. Chaque point représente un individu. La différenciation génétique entre les écotypes côtiers (points verts) et hauturiers (points bleus) apparaît sur l’axe 1. L’axe 2 reflète le niveau de connectivité entre les populations atlantiques et méditerranéennes au sein de chaque écotype, les populations de l’écotype du large étant plus fortement connectées que les populations de l’écotype côtier. © Pierre-Alexandre Gagnaire - ISEM

Pour François Bonhomme, biologiste à l’ISEM, coauteur de l’étude et pionnier de la génétique marine, le projet a démarré un peu par hasard : « Entre 2005 et 2010, les pêcheurs d’anchois du golfe de Gascogne ont subi l’interdiction de prélever l’espèce afin que les stocks puissent se reconstituer, au même titre que la flotte industrielle ; pourtant, ils assuraient que les anchois qu’ils prélevaient sur la côte étaient différents de ceux pêchés en haute mer. Or nous avions déjà observé et relevé dans la littérature que des anchois côtiers avaient été décrits en Méditerranée. Nous avons donc souhaité étendre l’étude aux anchois atlantiques et vérifier avec des techniques de génomique moderne que là aussi les deux formes coexistent ». L’équipe a donc comparé, en des milliers de points du génome, des écotypes côtier et hauturier d’anchois de Méditerranée et d’Atlantique. Première constatation : les anchois hauturiers de l’Atlantique et de la Méditerranée se ressemblent plus entre eux qu’avec leurs homologues côtiers, et de même pour ces derniers. D’autre part, le génome des deux écotypes est quasi identique sur plus de 80 % de sa longueur, qu’il s’agisse des anchois méditerranéens ou atlantiques. Les deux écotypes s’hybrident ainsi régulièrement, en échangeant la majorité de leurs gènes à l’exception d’une faible fraction de gènes dits « incompatibles ». Dès lors, impossible d’affirmer qu’il s’agit d’une seule ni même de deux espèces différentes ! Plutôt de « quasi espèces » ou « semi-espèces » en cours de spéciation...

Les analyses ont montré que l’existence de ces réplicas d’écotypes d’une « mer » à l’autre s’explique par l’isolement géographique de deux populations lors des périodes glaciaires, il y a environ 300 000 ans. Vers -15 000 ans, le réchauffement et l’élévation consécutive du niveau des océans les ont remises en contact. Pour Pierre-Alexandre Gagnaire, chercheur à l’ISEM et également coauteur de l’étude, c’est à cause de cet épisode que les anchois côtiers atlantiques et méditerranéens se ressemblent à ce point : « Selon l’hypothèse d’une divergence « sympatrique », une population d’anchois indifférenciée aurait donné naissance aux deux écotypes de manière indépendante dans chacun des deux bassins marins, par adaptation similaire aux conditions du milieu contrastées qu’ils rencontrent actuellement. Mais c’est plus complexe que ça, car nous avons démontré que l’essentiel des différences génétiques entre les deux écotypes préexistaient à leur rencontre, réfutant ainsi l’hypothèse de divergence sympatrique qui est pourtant souvent mise en avant pour ce genre de situations ».

La délimitation génétique des stocks d’anchois devrait permettre d’identifier des unités de reproduction distinctes et de les cartographier précisément à des fins de gestion de la ressource. Dans un contexte de concurrence internationale vive et de surpêche de certains stocks, ces travaux intéresseront au premier chef les pêcheurs professionnels et les autorités de régulation. François Bonhomme conclut : « Il faut espérer que la réglementation prenne en compte nos travaux afin que les quotas ne s’abattent pas aveuglément et que nous puissions aboutir à une véritable régionalisation de l’effort de pêche. »

 class=A lire aussi

Bar et loup : deux espèces en une - 06 janvier 2015

 class= Références

"Parallel genetic divergence among coastal-marine ecotype pairs of European anchovy explained by differential introgression after secondary contact", A. Le Moan, P.-A. Gagnaire et F. Bonhomme, Molecular Ecology, le 29 mars 2016.

Contacts chercheurs

François Bonhomme, Institut des sciences de l’évolution de Montpellier (ISEM) - CNRS/IRD /Univ. Montpellier/ EPHE
Email : francois.bonhomme@univ-montp2.fr

Pierre-Alexandre Gagnaire, Institut des sciences de l’évolution de Montpellier (ISEM) - CNRS/IRD /Univ. Montpellier/ EPHE
Email : pagagnaire@gmail.com

Contact communication CNRS

Fadela Tamoune, Institut des Sciences de l’Evolution de Montpellier (ISEM) - CNRS/IRD /Univ. Montpellier/ EPHE
Email : fadela.tamoune@univ-montp2.fr

Source : CNRS-INEE http://www.cnrs.fr/inee/